Keep the vampires from your door

31 mai 2005 | 12 commentaire

Les lampions dansent sur le rebord des fenêtres, le village est illuminé, juillet, l’été. Nous avons travaillé toute la journée. La veille, papa a demandé Est-ce que tu veux bien nous aider, demain, pour la vogue ? Je dis Oui. J’ai seize ans, je vais passer en première, mes parents n’ont pas eu le temps de signer mon carnet de notes, je signe à leur place, c’est toujours comme ça. Je me lève très tôt, j’ai bien dormi, mon père m’a dit quelque chose, je suis heureux. Il reste derrière le bar, je sers en terrasse, deux galopins et un Perrier pour la douze. Les clients me laissent des centimes, je suis riche. Papa me sourit. J’avais oublié qu’un père pouvait sourire. Il faut servir vite, retenir toutes les commandes, faire des additions très compliquées, avec des virgules, et il ne faut pas se tromper. Je recompte dans ma tête avant de poser les billets sur le bar, papa me rend la monnaie que je rapporte aux tables, et voilà deux qui font vingt, merci, à bientôt. A minuit, nous sommes épuisés, mais c’est la fête, un peu plus bas. Maman nettoie les dernières assiettes, peut-être qu’il ne la frappera pas quand il verra briller la vaisselle sur le rebord de l’évier. Je descends au village, la place est recouverte de gens qui s’enlacent pour des slows. Je ferme les yeux, je fais danser mes parents, nous sommes une famille comme les autres. A la buvette, un garçon s’approche de moi. Il demande C’est toi qui servait en terrasse aujourd’hui ? Je réponds Oui. Le cou me brûle, j’ai honte. Il me demande mon âge, je le lui donne, il sourit. Il me prend la main, il dit J’ai envie de danser avec toi, mais ça ne se fait pas. Je lui laisse ma main. Avec mon doigt, j’appuie sur son pouls, je sens la vie qui passe sous sa peau. J’avais oublié que les vivants pouvaient être si tendres. Je sors mes centimes pour lui offrir un verre, il me tend une cigarette, des gouttes ruissèlent sur mon front. Je bois ma limonade, je suis plein de bulles, avec du sucre à l’intérieur. Il m’entraîne derrière la salle des fêtes, m’offre ses lèvres, je passe ma langue dessus, il étincelle dans mes yeux. Au loin, dans les haut-parleurs, il y a The Power Of Love des Frankie Goes To Hollywood. Il me prend dans ses bras, nous dansons un slow dans la nuit. Lui plus la limonade, ça me fait un bonheur, quelle vie parfois. Nous nous embrassons longtemps et je sais que je ne pourrai pas l’écrire. Puis il rejoint sa copine et je reste seul au bord d’un autre slow, adossé au lierre. Lorsque je suis rentré, maman saignait par terre, sur les assiettes propres brisées. J’ai embrassé son front pour lui donner les baisers que je venais de recevoir, juste un peu d’amour, juste un peu de lui. Pour qu’elle sente. Pour qu’elle vive. Pour qu’elle se relève - aller à la pêche aux baisers pour que maman ressuscite - j’avais oublié que les baisers ne sont pas des pansements. Hier, avant de déballer mes cadeaux, j’ai dit à mes élèves combien ils m’avaient rendu heureux par le simple fait d’être là et d’exister, comme avait existé dans nos bras cet inconnu. Derrière la salle des fêtes. On the beach.

12 commentaires

  1. Chronolog a ecrit le 1 juin 2005 a 9:53 :

    Justement, je ne ferai pas de commentaires.
    Je vais juste lire à nouveau.
    Et me refaire un café.

  2. Sissi a ecrit le 1 juin 2005 a 18:41 :

    pareil : j’ai lu et j’ai relu…

  3. bluevelvet a ecrit le 1 juin 2005 a 19:17 :

    Je n’ai pas relu. J’étais déjà tellement à fleur de peau ce matin en arrivant au bureau que j’ai failli leur dire : - Lisez ça ! Moi je rentre chez moi, vers la vraie vie…

  4. wam a ecrit le 2 juin 2005 a 10:23 :

    c’est … difficile de dire.
    en tout cas, pas plus de mots à mon clavier.

  5. scorpico a ecrit le 2 juin 2005 a 14:40 :

    ..les mots peuvent donner des frissons… Superbe texte…

  6. LaVitaNuda a ecrit le 2 juin 2005 a 17:53 :

    Magnifique et terrible.
    3 mots que j’ai tourné 7 fois dans ma bouche en me répétant “dites 33″, avant de me décider à les écrire.

  7. ellesurlalune a ecrit le 2 juin 2005 a 20:53 :

    superbe texte

  8. la fille d'à côté a ecrit le 3 juin 2005 a 8:55 :

    Quand les mots vous transpercent. Stupéfaction en découvrant ce texte. Qu’une envie : découvrir le reste…

  9. petitpétale a ecrit le 3 juin 2005 a 20:42 :

    Eh bien eh bien! tel le papillon gourmet mais pas gourmand, je vais de blogs riches en vérité de blogs riches en vérité.
    Merci Sissi pour avoir mis ce texte en lien dans ton post…
    Quant à vous cher auteur dont je ne connais pas le pseudo, pardon, je reste chargée d’émotion! Quel don!
    c’est magnifique de savoir rendre les autres empathiques sans être soi-même pathétique. Merveilleux. En contemplative je reste moi devant une telle manifestation de sensibilité de VRAI….

    Eh bien eh bien, enchantée cher vous de faire votre connaissance.
    Que cette formule est vide à coté de ce que vous venez de me faire vivre… de NOUS faire vivre… mais que vous dire?
    Ah oui! je sais! Merci à vous d’être là, d’exister. Par vos maux nous avons pu ouvrir notre cadeau… Le coeur!

    Mille et une pensées rien que pour vous et seulement maintenant.

  10. ludecrit a ecrit le 3 juin 2005 a 23:18 :

    les mots sont superbes pour un pan de vie qui me bouleverse…merci

  11. Lorenzo a ecrit le 4 juin 2005 a 12:20 :

    Juste pour faire mon Patrick Bateman, mais The Power of Love, c’est Huey Lewis (& the news). Voila. Revenu en mode normal, je dis : c’est superbe.

    L.

  12. garfieldd répond au courrier des lecteurs a ecrit le 5 juin 2005 a 11:11 :

    non pas de commentaires. aucun. mais le silence n’est pas indifférence.