Vingt ans et un jour

29 juillet 2005 | Aucun commentaire

« Autrefois, j’avais des sortes de rêves, d’illusions. Tout cela a disparu je ne sais quand, je ne sais où, avant même de te rencontrer. Je l’ai tué en moi, je l’ai jeté, détruit, de ma propre volonté sans doute. Comme un organe physique devenu inutile. J’ignore si j’ai bien agi ou pas, mais en tous cas, à ce moment-là, je n’avais pas le choix… Je fais ce rêve, de temps à autre : quelqu’un vient me rapporter tout ce que j’ai jeté. Toujours le même rêve : quelqu’un vient vers moi les bras chargés et me dit : « Madame, vous avez perdu ça ! » J’ai toujours été heureuse de vivre avec toi. Je n’ai aucun motif de plainte, jamais je n’ai désiré davantage que ce que je vivais avec toi. Pourtant, quelque chose continuait à me poursuivre. Parfois, je me réveillais la nuit, trempée de sueur. Moi aussi, j’étais hantée par tout ce à quoi j’avais renoncé. Tu n’es pas le seul à être poursuivi par tes idéaux d’autrefois, tu sais. Tu comprends ce que je veux dire ? Peut-être que tu me feras à nouveau du mal. Je ne sais pas comment je réagirai à ce moment-là. Ou bien, c’est peut-être moi qui te ferai du mal la prochaine fois. Personne ne peut rien promettre, c’est sûr. Ni toi ni moi. Mais, quoi qu’il en soit, je t’aime, c’est tout. »

Haruki Murakami, Au sud de la frontière, à l’ouest du soleil