A bascule ton cheval

30 novembre 2005 | Aucun commentaire

"A celui qui les retranscrit, à la musicienne qui les chante, à la comédienne qui les articule, au lecteur qui le suit sans les voir et s’absorbe dans leur signification, les mots paraissent moins inintelligibles qu’à celui qui les écrit. Pour les écrire, il les cherche. Comme ce couteau suspendu devant un bloc de glace qui le fuit, celui qui écrit est un homme au regard arrêté, au corps figé, les mains tendues en suppliant vers des mots qui le fuient. Tous les noms se tiennent sur le bout de la langue. L’art est de savoir les convoquer quand il faut et pour une cause qui en revivifie les corps minuscules et noirs. L’oreille, l’oeil et les doigts attendent en rond, comme une bouche, ce mot que le regard cherche à la fois intensément et nulle part, plus loin que le corps, dans le fond de l’air. La main qui écrit est plutôt une main qui fouille le langage survivant, qui se crispe, s’énerve, qui du bout des doigts le mendie."

Pascal Quignard , Le nom sur le bout de la langue