Une vaste cathédrale
28 février 2006 | Aucun commentaire
‘”Le 20 avril 1834 - O mon cahier, tu n’es pas pour moi un amas de papier, quelque chose d’insensible, d’inanimé ; non, tu es vivant, tu as une âme, une intelligence, de l’amour, de la bonté, de la compassion, de la patience, de la charité, de la sympathie pure et inaltérable. Tu es pour moi ce que je n’ai pas trouvé parmi les hommes, cet être tendre et dévoué qui s’attache à une âme faible et maladive, qui l’enveloppe de son affection, devine son coeur, compatit à ses tristesses, s’enivre de ses joies, la fait reposer sur son sein ou s’incline par moments sur elle pour se reposer à son tour ; car c’est donner une grande consolation à celui que l’on aime que de s’appuyer sur lui pour prendre du sommeil ou du repos. Il me faut, à moi, un amour de compassion. Je n’ai rien qui puisse m’en susciter un comme on en voit dans tout le monde, un amour d’égal à égal, un amour d’âmes pareilles, d’âmes qui vont l’une vers l’autre, parce qu’elles se sont vues réciproquement grandes et belles, comme deux étoiles, qui, s’étant aperçues des deux bouts du ciel, iraient se rejoindre à travers l’espace. Pour être aimé tel que je suis, il faudrait qu’il se rencontrât une âme qui voulût bien s’incliner vers son inférieure, une âme forte qui pliât le genou devant la plus faible, non pour l’adorer, mais pour la servir, la consoler, la garder, comme on fait pour un malade ; une âme enfin douée d’une sensibilité humble autant que profonde, qui se dépouillât assez de l’orgueil si naturel même à l’amour, pour ensevelir son coeur dans une affection obscure, à laquelle le monde ne comprenait rien, pour consacrer sa vie à un être débile, languissant et tout intérieur, pour se résoudre à concentrer tous ses rayons sur une fleur sans éclat, chétive et toujours tremblante, qui lui rendrait bien de ces parfums dont la douceur charme et pénètre, mais jamais de ceux qui enivrent et exaltent jusqu’à l’heureuse folie du ravissement.”
Maurice de Guérin, Le cahier vert