L’école des massacreurs

20 mai 2006 | Aucun commentaire

“Le matin de l’exécution, le condamné était de très méchante humeur et il refusa le secours de la religion. Connaissant le fond de son coeur et l’affection qu’il avait pour sa femme dont les sentiments étaient très chrétiens, nous lui dîmes : “Allons, par amour pour votre femme, recueillez-vous un instant avant de mourir”, et le condamné accepta. Il se recueillit longuement devant le crucifix, puis il sembla ne plus prêter attention à notre présence. Lorsqu’il fut exécuté, nous étions à peu de distance de lui ; sa tête tomba dans l’auge placée devant la guillotine et le corps fut aussitôt mis dans le panier ; mais contrairement à l’usage, le panier fut refermé avant que la tête y fût placée. L’aide qui portait la tête dut attendre un instant que le panier soit ouvert de nouveau ; or, pendant ce court espace de temps, nous eûmes la possibilité de voir les deux yeux du condamné fixés sur moi dans un regard de supplication, comme pour demander pardon. Instinctivement, nous traçâmes un signe de croix pour bénir la tête, alors, ensuite, les paupières clignèrent, l’expression des yeux devint douce, puis le regard, resté expressif, se perdit.”

Albert Camus, Réflexions sur la peine capitale