Les autres, un soir d’été

25 mai 2006 | Un commentaire

“En classe de philosophie, la lecture de L’Attrape-coeurs de J.D. Salinger fut pour moi un bonheur : enfin, une voix complice. Une voix que je reconnaissais comme mienne, dans un sentiment étrange de dédoublement. Commencer de lire L’Attrape-coeurs, c’était comme de boire pour la première fois un alcool fort. En cette voix qui soudain s’adressait à moi, je découvrais quelqu’un qui m’était exactement contemporain. Dans mes cours de français tous les écrivains dont il était question étaient morts et les univers auxquels ils avaient appartenu étaient à mille lieues de mes possibilités de représentation. Dans L’Attrape-coeurs tout me semblait extraordinairement proche. Glacial et brûlant comme l’air de décembre que respire le garçon pendant sa nuit d’errance dans New York. C’était une histoire de fugue et de mal d’amour. Dans l’à vif de la peur et de la dérive. C’était une course vers rien. Comme on court pour s’enfuir, mais aussi pour le plaisir de courir. Et c’est une des choses qui m’ont aussitôt chavirée dans ce roman : que souffrance et éphorie se juxtaposent, qu’envie de pleurer et envie de rire se mêlent. Et la division des genres entre comédie et tragédie ? Et la sacrée séparation entre les rois et les bouffons ? Balayées. “Ce que je préfère, dit l’adolescent perturbé, c’est un livre qui soit au moins de temps en temps un brin marrant.” Moi aussi j’avais envie de lire des livres un brin marrants, et un brin vivants. Alors j’ai continué. J’ai lu dans le désordre Henry Miller, Kerouac, Raymond Chandler, Scott Fitzgerald, Carson McCullers, Hemingway, Melville, Gertrude Stein, Allen Ginsberg… Et ça a continué de me faire cet effet de vent glacial et brûlant, de saisons violentes, d’avenues ouvertes sur le vide.”

Chantal Thomas, Chemins de sable

Un commentaire

  1. Hepao a ecrit le 5 juin 2006 a 8:20 :

    “The man falling isn’t permitted to feel or hear himself hit bottom. He just keeps falling and falling. The whole arrangement’s designed for men who, at some time or other in their lives, were looking for something their own environment couldn’t supply them with. Or they thought their own environment couldn’t supply them with. So they gave up looking. They gave it up before they ever really even got started”

    (Mr. Antolini à Holden)