Belle et Sébastien
28 décembre 2004 | Un commentaire
Jeune, il fut de toutes les chasses, surtout le dimanche, lorsqu’on voulait bien le détacher et l’éloigner de sa chaîne - un mètre, pas plus. Dans les bois, il fonçait à toute allure pour détrousser le gibier qu’il ramenait fièrement, bave étincelante qui perlait sur son pelage roux. Il s’appelle Willy, c’est la première fois que j’écris son nom. A la mort de grand-père, il est resté seul avec grand-mère et l’oncle muet, attaché, privé de chasse. J’ai rallongé la chaîne, je l’ai fait passer vers le devant de la maison pour qu’il ait un peu de passage, quelques caresses de ceux qui voudraient bien s’arrêter devant sa niche. Tiens, le facteur bleu et jaune a sympathisé, ils sont copains maintenant.
Chaque jour, je demande de ses nouvelles au téléphone. L’oncle parti, il veille sur grand-mère inconsolable, aboie la nuit si une voiture s’arrête ou ralentit dans le chemin. Cela la rassure, même si elle n’entend rien lorsqu’elle dort et ronfle comme le soldat allemand à côté de Luis de Funes. Cet automne, une patte arrière s’est bloquée, sans doute un début d’arthrose - il aura seize ans dans quelques jours. Au bout du fil, elle pleurait. Personne pour l’aider à conduire le chien chez le vétérinaire, elle ne voudrait pas le perdre, elle n’a plus que lui, qu’est-ce qu’on va faire ? Elle dit C’est une bête, mais c’est une présence, je suis toute seule maintenant. J’avale du Lexomil pour ne pas pleurer avec elle : le savoir souffrant me fait souffrir. L’arthrose a disparu quelques semaines après. Elle a dit J’ai eu très peur pour le petit Willy.
Cette année, nous avons réveillonné tous les trois. J’ai décroché sa chaîne, il était fou de joie, il courrait et pissait partout dans le jardin. Quand il a monté les escaliers, j’étais fou aussi, j’ai jappé derrière lui. Il a surgi dans le salon pour la lécher, j’ai fait pareil en déposant des baisers de neige sur ses joues maquillées. Elle a touché doucement ses oreilles douces comme du velours avant de lui envoyer un baiser avec sa main qu’elle a rapprochée de sa truffe humide. J’ai pris ce qu’il restait. J’ai dit Il va passer Noël avec nous, ça le changera de sa chaîne et du vent. Elle a dit Il ne tient pas en place, il n’a pas l’habitude d’être dedans. J’ai répondu Pas grave, ce sera son cadeau, être tous ensemble.
A huit heures, nous avions fini de manger. Grand-mère a débarrassé la table en parlant toute seule, je me suis étendu sur le canapé, nous avons regardé une émission débile sur TF1. Willy dormait à mes pieds. Je sentais son souffle d’épagneul glisser sur mes jambes, étincelant Noël. Dans la nuit, je me suis relevé pour lui donner du foi gras et des biscottes.
Eh ben ! moi qui n’aime pas les chiens, là, du coup, j’ai été joyeuse avec Willy ! et puis, du foie gras et des biscottes : étincelant, oui, c’est ça !