Cette paisible poussière

26 janvier 2005 | Aucun commentaire

“Vendredi 21 mars 1941, 8 heures et demie du matin. En fait, je ne veux rien noter : je me sens si légère, si rayonnante, si allègre, que face à tant de grâce le moindre mot a des semelles de plomb. Pourtant, ce matin, j’ai dû conquérir cette joie intérieure sur un coeur inquiet et palpitant. Mais après m’être lavée à l’eau glacée de la tête aux pieds, je me suis étendue sur le carrelage de la salle de bains assez longtemps pour retrouver un calme parfait. Je suis désormais « prête au combat » et ce combat n’est pas sans me remplir d’une certaine excitation sportive.
Je dois apprendre à vaincre ce vague sentiment d’angoisse. Certes, la vie est dure, c’est un combat de tous les instants (allons, n’exagérons rien, ma chérie !), mais ce combat m’attire. Avant, je me projetais dans un futur chaotique, car je refusais de vivre l’instant d’après, le futur immédiat. Comme une enfant gâtée, je voulais que tout me fût offert. J’avais parfois la conviction (encore qu’elle fût très vague) de « devenir quelqu’un », de « faire de grandes choses », alternant avec la crainte chaotique de disparaître sans laisser de traces. Je commence à comprendre pourquoi. Je refusais d’accomplir les tâches qui se présentaient à moi, de m’élever degré par degré vers cet avenir. Mais aujourd’hui, où chaque minute est pleine de vie, d’expériences, de lutte, de victoires ou de rechutes suivies d’un retour à la lutte, aujourd’hui je ne pense plus à l’avenir : il m’est indifférent de faire ou non de grandes choses, parce que j’ai l’intime conviction que de la réussite ou de l’échec il sortira toujours quelque chose. Avant, je vivais au stade préparatoire, j’avais l’impression que tout ce que je faisais ne comptait pas vraiment, n’était que la préparation à autre chose, à quelque chose de grand, de vrai. Tout cela m’a quitté. Aujourd’hui, à la minute présente, je vis, je vis pleinement, la vie vaut d’être vécue et j’apprenais que je dois mourir demain, je dirais dommage, mais je ne regrette rien. Je me souviens que j’ai déjà fait cette déclaration - en théorie - un soir d’été où étais avec Frans à la terrasse de Reijnders. Mais je le disais plutôt par lassitude : « Après tout, si demain c’était fin, je ne m’en ferais pas trop ; après tout, nous avons eu le temps de nous faire une idée. Nous connaissons cette vie, nous avons tout vécu, même si c’est en esprit, et nous le nous raccrochons plus à la vie avec le même acharnement. » Nous nous sentions très vieux, très sages et très las. Aujourd’hui c’est différent. Et maintenant, au travail.”

Etty Hillesum, Une vie bouleversée